CHAPITRE SIX

Peu après midi, Qwilleran arriva au Club de la Presse pour rejoindre Arch Riker à une table pour deux où ce dernier l’attendait en buvant un Martini.

— Pardonnez-moi d’être en retard, dit Qwilleran, j’ai dû conduire Koko chez le vétérinaire.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Je l’ai sorti dans le jardin de Maus Haus et il a mangé beaucoup d’herbe. En rentrant, il a tout vomi et j’ai pensé qu’il avait avalé une herbe empoisonnée.

— Tous les chats mangent de l’herbe et la vomissent. C’est ainsi qu’ils se débarrassent des poils qu’ils avalent.

— Maintenant je le sais. Le véto me l’a expliqué, mais je ne voulais pas courir de risques. Il est seulement regrettable qu’il ait choisi mes chaussures neuves comme réceptacles. Les deux, par-dessus le marché.

— Vous devriez brosser vos chats. Mes gosses brossent les nôtres tous les jours et nous n’avons jamais le moindre ennui.

— Pourquoi les gens ne me disent-ils jamais ce genre de chose ? Cette visite au vétérinaire m’a coûté quinze dollars.

Qwilleran alluma sa pipe et commanda un café.

— Alors, quelle est la grande nouvelle que vous m’avez annoncée au téléphone ? demanda Riker.

Qwilleran tira sur sa pipe et prit son temps, avant de répondre :

— L’histoire se répète. Joy a de nouveau disparu.

— Vous plaisantez !

— Pas du tout.

— Joue-t-elle un de ses anciens tours ?

— Je ne sais que penser.

Qwilleran raconta la visite de Joy et son intention de divorcer, mais ne souffla pas mot du chèque de sept cent cinquante dollars.

— Rosie avait l’intention de lui téléphoner pour l’inviter.

— Il est trop tard maintenant.

— Que dit son mari à ce sujet ?

— Il prétend que ce n’est pas la première fois qu’elle disparaît ainsi et qu’elle est toujours revenue. Mais il ne sait pas ce que je sais.

— À quoi ressemble-t-il ? Rosie m’a posé la question. Vous savez comment sont les femmes.

— Il a l’air d’un rustaud et se conduit comme tel. Ce n’est pas du tout le type de Joy. Il est grand et dégingandé avec des cheveux roux et des taches de rousseur. Il s’exprime en employant de vieux clichés et un argot démodé de style soixante-huitard. Si vous voulez mon avis, c’est le gars qui désire désespérément être quelqu’un et ne le deviendra jamais.

— L’homme qui a perdu une fille n’a jamais une haute opinion du gagnant, dit Riker, avec un petit sourire.

— Joy me l’a dit elle-même. Elle a précisé qu’il n’avait jamais eu le moindre succès artistique.

— Comment une fille de la classe de Joy a-t-elle pu épouser un type pareil ?

— Qui sait ? Elle a toujours aimé les hommes grands. Peut-être est-il aussi un grand amoureux. Peut-être les taches de rousseur ont-elles un irrésistible attrait sur son instinct maternel ?

Riker commanda un autre Martini et Qwilleran poursuivit :

— Maintenant que vous avez bu, je vais vous raconter le reste de l’histoire. J’ai prêté de l’argent à Joy, juste avant sa disparition.

Riker mangea une olive.

— Oh ! Non ! Combien lui avez-vous prêté ?

— Sept cent cinquante dollars.

— Ce n’est pas vrai !

Qwilleran eut un hochement de tête piteux.

— Quelle poire vous êtes, décidément. En liquide ?

— En chèque.

— Faites opposition, Qwill.

— Elle en a peut-être besoin, où qu’elle soit, dit-il à contrecœur. D’un autre côté, elle est peut-être partie avec un autre type… ou bien il lui est arrivé quelque chose…

— Que voulez-vous qu’il lui soit arrivé ? En voilà une idée !

Riker avait l’habitude des déductions de Qwilleran qui se révélaient souvent correctes, mais aussi parfois sans le moindre fondement.

— La nuit dernière, j’ai entendu un cri de femme. Peu après, une voiture a démarré, dit Qwilleran, en tirant sur sa moustache.

Riker reconnut le geste. Il signifiait que son ami était sur le sentier de la guerre, sur une piste plus ou moins imaginaire.

Les années que Qwilleran avait passées comme reporter criminel lui avaient donné un sixième sens. Ce que Riker ignorait et n’aurait jamais cru, était la super-sensibilité de cette grosse moustache. Les soupçons de Qwilleran étaient habituellement accompagnés par une sensation de picotement sur sa lèvre supérieure et, quand cela arrivait, il ne se trompait jamais.

— Avez-vous une théorie ? demanda Riker.

Qwilleran secoua la tête. Il ne parla pas des chiffres que Koko avait tapés sur la machine, bien que ce souvenir lui fit dresser les cheveux sur la tête.

— J’ai dit à Dan Graham que j’avais entendu un cri et il m’a donné une explication. Selon lui, Joy se serait pris les cheveux dans la roue.

— Quelle roue ?

— La roue de potier. Ils s’en servent pour modeler les objets en céramique. Dan dit qu’elle a crié et qu’il est allé à son secours. Je ne sais trop si je dois le croire ou non.

— Je pense que vous vous tracassez pour rien. Elle est probablement en route pour Chicago, afin d’aller voir sa tante, si la vieille dame vit toujours.

— Au cours du dîner, hier soir, Joy s’en prenait à tout le monde. Il y avait véritablement de l’électricité dans l’air.

— Qui d’autre vit dans cet asile d’aliénés ?

— Robert Maus, l’attorney à qui appartient la maison. Il ne peut faire une déclaration sur le moindre sujet, y compris le temps qu’il fait, sans soupeser les implications professionnelles, légales et fiscales de ses moindres mots. Ce matin, il avait un œil au beurre noir. Puis il y a Max Sorrel, propriétaire du Golden Lamb Chop. Il me semble très porté sur le beau sexe et c’est sa voiture qui est brusquement sortie du garage, cette nuit, peu après que j’eus entendu crier.

— Mais vous n’êtes sûr de rien. Joy conduisait peut-être.

— Dans ce cas, comment la voiture est-elle revenue seule au garage, ce matin ? Dan pense que sa femme a probablement pris l’autobus de River Road. Si c’est vrai, elle a choisi un drôle de moment. Il tombait des cordes.

— Qui d’autre habite là ?

— Trois femmes et un jeune garçon qui est une sorte d’homme à tout faire. Il est fouinard, mais sympathique. Il y a aussi une gouvernante.

Qwilleran posa les coudes sur la table et frotta ses moustaches. Il se souvint du plan de Joy pour une « discrète » extorsion de fonds, mais décida de ne pas en parler.

— Vous laissez votre imagination vous égarer. Rien n’est arrivé à Joy. Attendez et voyez venir.

— J’aimerais croire que c’est sage.

— De toute façon, il faut que je déjeune et que je retourne au journal. J’ai un rendez-vous à deux heures.

Il fit signe à la serveuse :

— Je prendrai une soupe de haricots, des boulettes avec des nouilles, une salade et du roquefort. Portez-moi aussi du beurre.

— Et vous, maigrichon ? dit la jeune femme, en se tournant vers Qwilleran : pamplemousse et fromage maigre ?

— Je meurs de faim et je supporte mal l’ironie.

— Voulez-vous un humberger et des frites ou des macaronis à la bolognaise ?

— Non. Je prendrai un œuf poché et tout le céleri que vous trouverez à la cuisine. Il y a plus de calories dans le céleri que dans tous vos maudits plats cuisinés.

— Où dînez-vous ce soir ? demanda Riker.

— J’ai invité Maus à m’accompagner au Toledo’s Tomb. Ce sera un geste héroïque de ma part. J’ai entendu dire que c’était le meilleur restaurant de la ville.

— C’est l’endroit où l’on vous change les couverts toutes les cinq minutes. Rosie et moi y sommes allés pour l’anniversaire de notre mariage et les serveurs m’ont rendu nerveux. Quand ils m’ont apporté le septième cendrier propre de la soirée, j’ai commencé à jeter la cendre sous la table.

Dans l’après-midi, Qwilleran se rendit à la bibliothèque chercher un livre sur la cuisine française, sans savoir exactement pourquoi. Il acheta ensuite une bouteille de sherry et une autre de bourbon en prévision d’éventuels visiteurs dans son appartement.

Il fit aussi l’acquisition d’une brosse dans un magasin pour animaux et finalement s’arrêta dans un supermarché pour acheter des boîtes de nourriture pour chat. Étant donné son régime et l’état de ses finances, il n’était pas d’humeur généreuse. « Ils sont beaucoup trop gâtés, se dit-il, homard, saumon rose, blanc de poulet. Les autres chats mangent des conserves et il est temps pour eux de faire face à la réalité. »

Il acheta une boîte de « Délices de Kitty » (en promotion) du « PussyKat » (deux boîtes pour le prix d’une) et une grande boîte de croquettes, avec une offre de réduction sur le dos.

Quand il arriva à la maison, Koko et Yom Yom étaient assis côte à côte sur le bord de la fenêtre et leur attitude indiquait qu’ils comprenaient la nature de la situation. Au lieu de venir au-devant de lui en miaulant, ils restèrent immobiles et regardèrent devant eux, comme si Qwilleran était invisible.

— La soupe est prête, annonça celui-ci, après avoir servi une portion du pâté de Pussy dans une assiette qu’il posa par terre. Aucun des chats ne bougea même une moustache.

— Venez goûter. L’étiquette dit que c’est délicieux.

Ils paraissaient totalement sourds. Il n’y eut même pas un frémissement d’oreille. Qwilleran prit Koko sous le ventre et le posa devant l’assiette. Koko resta là, les pattes écartées, immobile en regardant cette mousse pourpre peu ragoûtante. Puis il secoua une patte distinguée et s’éloigna.

Plus tard, dans la soirée, Qwilleran conta l’incident à Robert Maus :

— Je suis convaincu qu’ils savent lire le prix sur les étiquettes, mais ils finiront par manger, quand ils auront bien faim.

Maus mit la question en délibéré pendant quelques secondes.

— Une sauce béarnaise pourrait rendre le brouet plus délectable. Ou encore un peu de romarin fraîchement moulu.

Les deux hommes s’étaient retrouvés dans le hall d’un immeuble, en ville. Un ascenseur les conduisit vers des profondeurs insoupçonnées et les déposa dans un cellier. Le restaurant souterrain était constitué par une série de pièces caverneuses longues et étroites, dont le plafond voûté était peint en noir. C’était un égout, avant que la ville n’installât le nouveau système.

L’attorney fut accueilli avec déférence et les deux hommes furent escortés jusqu’à une table couverte d’une nappe d’un blanc immaculé. Sept verres et quatorze pièces d’argenterie brillaient devant chaque couvert. Deux serveurs déposèrent sur les genoux des clients des serviettes délicatement parfumées à la fleur d’oranger. Un maître d’hôtel en habit présenta les menus reliés en cuir florentin gravé or et trois aides serveurs s’activèrent pour remplir deux verres d’eau.

Maus écarta le produit chloré d’un geste impérieux.

— Nous ne consommons que de l’eau minérale et nous désirons consulter le sommelier, dit-il.

Celui-ci arriva, bardé de chaînes et de clés et arborant un air pompeux. Maus sélectionna un champagne, puis les deux hommes étudièrent le menu qui était à peine moins épais que l’édition du dimanche du Fluxion et offrait de tout, depuis de l’aquavit au zabaglione et du suprême d’avocat à la rémoulade au sauté zucchini, sauce hollandaise.

— Je dois noter en passant, dit l’attorney, avec tristesse, que la regrettée Mrs Maus commandait toujours du filet haché, quand nous venions ici.

Qwilleran ne s’était pas avisé que Maus était veuf.

— Votre femme ne partageait-elle pas votre intérêt pour la haute cuisine ?

Après avoir respiré plusieurs fois, Maus répondit :

— En toute bonne foi, je ne peux le nier. Un jour, elle a utilisé ma meilleure poêle à omelette pour faire frire des oignons et du foie de veau.

Qwilleran eut un sourire de sympathie.

— Je suggère que nous commencions, si cela rencontre votre agrément, par une « soupe aux oignons », ainsi que nous l’appelions dans notre ménage. Il se trouvait que Mrs Maus était podologue et avait l’habitude de discuter de son métier à table.

La soupe à l’oignon fut servie croustillante et moelleuse. Courageusement, Qwilleran se limita à deux cuillerées.

— Comment avez-vous été amené à acheter la poterie ? demanda-t-il.

Maus prit son temps pour réfléchir longuement à la question :

— C’est un héritage. L’immeuble était un legs d’un oncle de ma femme. Hugh Penniman, protecteur des arts et collectionneur de céramiques, en particulier. C’est lui qui a conçu et fait exécuter à grand frais ce centre artistique et qui l’a dirigé jusqu’à sa mort, après laquelle la propriété est allée à ses deux fils qui ont décliné le legs en considérant que c’était un héritage empoisonné, en raison des termes du testament, en conséquence de quoi, la propriété revint à ma femme, puis à moi.

— Quels étaient donc les clauses de ce testament ?

— Le vieux monsieur stipulait que le bâtiment devait continuer à servir les arts, ce qui constituait une folie économique, selon les cousins de ma femme. Non sans raison, dois-je ajouter, les artistes étant en général impécunieux, comme vous ne devez pas l’ignorer. Cependant, j’ai tourné la difficulté, utilisant une formule assez bien inspirée en donnant une extension au mot « art ». La gastronomie étant un art pour ceux qui la pratiquent. J’ai également décidé d’offrir une nouvelle activité à l’atelier de poterie qui, je le pensais, pourrait être une opération rentable à long terme, permettant, par ailleurs, des déductions fiscales non négligeables.

Cet exposé fut terminé par l’arrivée des anguilles en sauce verte.

— J’ai entendu parler d’un scandale au sujet d’une noyée appartenant à l’atelier de poterie, remarqua Qwilleran. À quand cela remonte-t-il ?

L’attorney poussa un soupir d’exaspération.

— Ce malheureux incident est, je vous l’assure, de l’histoire ancienne. Cependant, de temps à autre, votre journal reparle de cet épisode fâcheux et publie de gros titres destinés, peut-on penser, à chatouiller l’intérêt des lecteurs amateurs de scandales. Maintenant que l’immeuble est passé sous mon égide, on peut espérer qu’il n’y aura plus de publicité déplaisante à ce sujet. Si vous êtes en position d’exercer une influence dans ce sens, je vous en serais personnellement reconnaissant.

— À propos, dit Qwilleran, je crois que vous ne devriez pas verrouiller la porte entre l’atelier de poterie et les appartements. Le service à incendie ne l’apprécierait pas.

— À ma connaissance, cette porte n’est jamais fermée.

— Elle l’était ce matin. De l’intérieur.

Maus qui dégustait un morceau d’anguille, ne répondit pas.

— Graham est-il considéré comme un bon potier ? demanda Qwilleran.

— Je suis enclin à penser qu’il est un excellent technicien, possédant une connaissance approfondie du matériel, de l’équipement et de la manipulation. Mais le talent créatif, à ma connaissance, reviendrait plutôt à l’élément féminin de ce couple.

— Vous n’avez peut-être pas encore appris la nouvelle, mais Mrs Graham a quitté son mari. Je crois qu’elle vous a consulté au sujet d’un divorce. Eh bien, elle est partie, aux petites heures de la nuit dernière.

Maus continua à mâcher pensivement, avant de déclarer :

— Regrettable ! C’est le moins que je puisse dire.

Qwilleran dévisagea l’attorney, en quête d’une expression qui révélerait ses sentiments, mais ne décela qu’une contenance imperturbable et un regard préoccupé. Un de ses yeux était cerné d’une marque qui virait au pourpre.

L’épicurien distingué était absorbé par l’évaluation de la sauce verte. Il déclara finalement :

— Je dois vous le confier, le persil a été mis un peu trop tôt, bien que, vous devez le savoir, de nombreuses controverses s’affrontent au sujet de l’emploi des herbes. À la Société de gastronomie, la nuit dernière, nous avons bénéficié d’une discussion acharnée sur l’emploi de l’origan. En fait, la discussion a quelque peu dégénéré.

— Est-ce ainsi que vous avez gagné ce coquard ? demanda Qwilleran.

L’attorney toucha tendrement son œil gauche.

— Dans la chaleur de l’argumentation, je regrette de le rapporter, l’un des membres – un individu impétueux – a lancé son poing dans ma direction au moment inopportun.

Le plat de résistance et une bouteille de vin blanc furent servis, à la faveur d’une vive agitation déployée par sept membres du personnel. Maus goûta le vin et renvoya la bouteille. Puis il se plaignit de l’odeur de cigare émanant d’une table voisine et détecta un soupçon de trop d’estragon dans la sauce.

Qwilleran examina, avec une faim grandissante, le plat de veau aux champignons japonais, baignant dans une sauce délicate. Toutefois, il était déterminé à s’en tenir à son régime. Après la première bouchée, il dit à Maus :

— Croyez-vous que Mr Sorrel pourrait fournir un bon sujet d’article pour ma chronique ?

L’attorney approuva gravement :

— Son restaurant connaît quelques difficultés en ce moment et il est certain qu’un commentaire favorable dans la presse serait apprécié. Je suis sûr que Mr Sorrel serait heureux de discuter ce sujet avec vous, si vous le désirez.

— Que faut-il penser de Charlotte Roop ?

Maus posa son couteau et sa fourchette.

— Ah ! C’est un véritable trésor. Ne vous laissez pas abuser par son côté vieille fille. Miss Roop est une femme qui a merveilleusement réussi dans sa vie professionnelle avec la plus grande intégrité morale.

Qwilleran prit une seconde bouchée.

— Rosemary Whiting semble être charmante et une véritable grande dame.

— Elle est canadienne, dit Maus, dont le visage reflétait une parfaite béatitude. Sans doute s’était-il accoutumé à l’estragon.

— Quel est son intérêt particulier dans la gastronomie ?

— Mrs Whiting, j’ai peine à le dire, est fournisseur de produits diététiques. Vous avez dû entendre ses panégyriques sur les bienfaits du germe de soja ou des graines de tournesol.

— Si j’ai bien compris, Hixie Rice écrit un livre de cuisine.

Maus leva la main avec une expression de résignation.

— Cette jeune personne écrit, dans un dessein purement alimentaire lui-même, des menus consternants pour des restaurants de troisième ordre. La spécialité du jour : un ragoût délectable, mélange de morceaux délicats d’agneau, de lard, avec des carottes du jardin, des pommes de terre du Michigan taillées en cube et des petits pois frais cueillis. Cette profusion de prose baroque masque, comme vous devez bien le penser, les reliefs de la veille, mijotant dans une sauce en boîte avec suffisamment de poudre de curry pour camoufler le goût de rance.

Qwilleran avala sa troisième bouchée.

— William est lui aussi un intéressant personnage.

— Il bavarde trop, hélas ! Il se vante d’une habileté qu’il ne possède pas, mais il est d’un commerce agréable et son comportement au bridge n’est pas sans quelque mérite.

Le maître d’hôtel et les serveurs avaient observé avec une crainte grandissante l’attitude dilatoire de Qwilleran concernant les plats, et il y eut un remue-ménage, quand le chef-cuisinier vint personnellement dans la salle et se dirigea vers la table pour s’adresser à Qwilleran :

— N’aimez-vous pas ma cuisine ?

— Un véritable gourmet ne se gave pas, répondit calmement le journaliste. Les plats sont excellents, soyez-en assuré. J’aimerai emporter le reste de ce veau à la maison pour mes chats.

— GATTI ! Santa Maria ! Alors, maintenant, je cuisine pour des gatti !

Le chef leva les bras au ciel et courut vers sa cuisine.

Après le fenouil braisé aux amandes et la salade composite avec des graines de capucine, Qwilleran chercha sa pipe dans sa poche et sortit le scarabée turquoise que Koko avait trouvé près de la rivière.

— Avez-vous déjà vu ceci ?

Maus acquiesça :

— Mrs Graham avait eu la grâce d’offrir un scarabée à chacun de nous en guise de porte-bonheur. Le mien a malheureusement disparu, ce qui ne présage rien de bon, j’imagine.

Qwilleran régla l’addition, se félicitant que le Fluxion en supportât le montant. Il aurait vécu une semaine rien qu’avec le pourboire. Maintenant il avait hâte de rentrer. Il n’avait pris aucune note durant le repas, quand Maus avait exposé ses principes gastronomiques. Le journaliste savait que des sujets délicats étaient plus librement traités lorsqu’ils n’étaient pas enregistrés. Mais il avait accumulé une documentation suffisante pour écrire une chronique sur Robert Maus et à présent il souhaitait relever les citations les plus piquantes, avant qu’elles ne s’effacent de sa mémoire. Dès que les serveurs eurent apporté le paquet contenant les restants de veau, soigneusement enveloppés dans un papier d’argent, les deux hommes se levèrent. Maus satisfait et repu, après son succulent repas, Qwilleran l’estomac vaguement creux.

En arrivant à Maus Haus, l’attorney porta son attaché-case à la cuisine, et Qwilleran gravit l’escalier, mais une fois sur le palier il tourna à droite et non à gauche. Une soudaine impulsion le conduisit à l’appartement de Hixie.

Comme il levait la main pour frapper, il entendit une voix d’homme et hésita. Bien qu’à travers la porte en chêne massif il ne pût percevoir qu’un murmure de voix, sans pouvoir distinguer les mots, les inflexions indiquaient qu’un homme parlait d’une voix suppliante. D’abord, Qwilleran se demanda s’il ne s’agissait pas d’une émission dramatique à la télévision, mais il reconnut la seconde voix du dialogue. Hixie disait :

— Non. C’est terminé. C’est beaucoup, mais non, merci.

Sa voix haut perchée permettait de distinguer les mots. La voix masculine répondit sur un ton patelin. Hixie déclara :

— Cela ne fait aucune différence. Vous connaissez mes conditions.

Elle baissa la voix, en réponse à une question et reprit :

— Bien sûr que si. Mais vous n’auriez jamais dû venir ici. Nous étions d’accord sur ce point…

Entendu, encore un verre et vous devrez partir.

Qwilleran frappa à la porte.

Un silence abrupt se fit et il dut attendre un bon moment, avant d’entendre résonner les hauts talons d’Hixie.

— Qui est là ? demanda-t-elle, en ouvrant la porte avec précaution. Oh ! c’est vous, dit-elle, avec un sourire nerveux. J’étais au téléphone. Excusez-moi de vous avoir fait attendre.

Elle ne l’invita pas à entrer.

— Je me demandais si vous aimeriez m’accompagner à une « Cheese party » demain après-midi. Elle est offerte à la presse par des marchands de fromage.

— J’en serai enchantée. Où nous retrouverons-nous ?

— Voulez-vous dans le hall de l’hôtel Stilton ?

— Parfait. Vous me connaissez, j’adore manger.

— Il y aura de quoi boire aussi, bien entendu.

— J’aime aussi boire, dit-elle, en battant de ses faux cils.

Qwilleran regarda par-dessus son épaule, mais la porte n’était que partiellement ouverte et la pièce demeurait dans la pénombre. Il ne perçut qu’un léger mouvement semblable au volettement d’un oiseau dans une cage.

— À demain, dit-il.

Qwilleran préférait sortir avec des femmes ayant une silhouette plus svelte et habillées avec plus de goût, mais il voulait poser des questions et il était sûr que Hixie aimait bavarder. En retournant à l’appartement N°6, il était bien décidé à garder une oreille attentive aux mouvements dans le couloir. Après « juste un verre », quelqu’un sortirait de chez Hixie… pour aller où ?

Pourquoi dois-je devenir un tel fouineur ? se dit-il. Mais quand il ouvrit sa porte et entra dans son appartement, il oublia sa curiosité. La pièce avait été saccagée.

Tous les tableaux sur les murs et au-dessus de la bibliothèque étaient suspendus de travers. Plusieurs livres étaient par terre, ouverts, les pages froissées. La corbeille à papier avait été renversée et son contenu répandu sur le sol. Les coussins parsemaient la pièce et le dessus de la table avait été débarrassé de tout, sauf de la machine à écrire. Cambriolage ? Vandalisme ? Qwilleran regarda attentivement autour de lui, avant de faire un autre pas dans la pièce. Son pied se posa sur un petit objet qui s’écrasa sous son poids. Il s’écarta. Crac ! Il y avait des vingtaines de petites boules sous ses pieds et la peau d’ours avait disparu… Non ! elle avait glissé sous la table.

— Petits démons ! s’écria Qwilleran. Ces croquettes de poissons étaient délicieuses !

Le carton ouvert gisait sur le sol de la cuisine, il était vide, à côté de l’assiette intacte où le « pâté Pussy » avait séché en une croûte nauséabonde. C’était clair. Cette démonstration était une protestation de deux chats militants.

Les coupables eux-mêmes dormaient sur le lit. Yom Yom enroulée en boule et Koko allongé de tout son long dans une pose de complet épuisement.

Cependant, lorsque Qwilleran déplia le papier d’argent, deux nez se levèrent, quatre oreilles se dressèrent et les deux chenapans se présentèrent à la cuisine pour réclamer, dans un mélange de miaulements en baryton et en soprano, leurs escalopes de veau sautées à l’estragon.

— Seule une bonne poire telle que moi vous servirait un tel festin après une pareille performance, leur dit Qwilleran.

Après avoir redressé les cadres et balayé les croquettes de poisson dispersées aux quatre coins de la pièce, il enfila ses pantoufles et s’installa devant sa machine à écrire pour noter ses impressions sur Toledo Tombs et le point faible du menu de ce temple de la gastronomie.

Ce ne fut pas sans appréhension qu’il regarda la feuille de papier laissée régulièrement sur la machine et là, il lut un mot, nettement tapé. Il ajusta ses lunettes et se pencha. C’était écrit en lettres minuscules. Un seul mot, incroyable : d o g !

Dans son étonnement, Qwilleran se tourna pour regarder le chat qui se léchait laborieusement une patte, avant de la passer sur ses oreilles.

— Koko ! s’écria-t-il, cette fois c’en est trop !